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ALLOCUTION DU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE

S.E. Mr ISMAEL OMAR GUELLEH, au 9ieme sommet des 

chefs d'ETAT ET DE GOUVERNEMENT DES PAYS DE L'IGAD

 

 

DJIBOUTI, Le 12/01/2002

 

 

« Je voudrais joindre ma voix à celle de mes prédécesseurs pour rendre hommage au Président en exercice S. E. Monsieur OMAR HASSAN AL BACHIR pour les efforts accomplis en faveur du renforcement et du rayonnement de notre organisation régionale. Je voudrais plus particulièrement saluer l'action entreprise sous sa conduite afin d'aider au parachèvement du processus de réconciliation en Somalie.

C'est, il y a à peu près un an, lors du dernier Sommet qui s'est tenu dans cette même ville de Khartoum, que la Somalie, représentée par le Gouvernement de Transition formé à l'issue de la conférence d’Arta, a récupéré sa place légitime au sein de notre organisation régionale. Afin d'évaluer ensemble l'étendue du chemin parcouru et mieux marquer les enjeux, les dangers, les possibilités et les voies barrées dans la poursuite du processus de réconciliation en Somalie, je me propose dans un premier temps de faire un rappel sur le contexte, les axes et principes directeurs qui ont guidé le processus d’Arta.

En effet, l'on ne saurait trop insister sur le bénéfice décisif, pour le succès de la Conférence qu'a apporté l'analyse des tentatives antérieures qui visaient à restaurer l'ordre et la sécurité et la paix en Somalie. L'examen des causes qui ont conduit à l'échec des 12 précédentes conférences de réconciliation nationale a permis d'identifier deux obstacles majeurs : - la prolifération d'initiatives parallèles et non complémentaires. - l'intransigeance des chefs de guerre qui, malgré l'opportunité qui leur était offerte de sauver la Somalie et de former un Gouvernement, n'ont jamais pu s'entendre sur un règlement durable et encore moins sur la mise en oeuvre de conclusions établies d'un commun accord.

C'est dans ce contexte que la République de Djibouti a, par ma voix, pris l'initiative, avec le soutien de l'IGAD, de l'OUA, de la Ligue Arabe et des Nations Unies, d'organiser la Conférence d’Arta.

La République de Djibouti a cherché à tirer profit des enseignements des échecs des tentatives précédentes  en évitant le double écueil ci-dessus évoqué. D'où : - la multiplication des efforts visant à harmoniser les vues des acteurs externes concernés par le conflit en Somalie. - le rôle primordial conféré à la société civile somalienne, afin d'intégrer les composantes véritablement représentatives du peuple somalien, y compris les chefs de guerre s'ils s'engagent définitivement sur le chemin de la Paix et de la réconciliation nationale.

Afin de trouver la réponse la plus appropriée pour résoudre le problème épineux de la représentation et de déterminer le critère de participation à la Conférence, nous avons engagé des consultations avec les représentants de toutes les régions, de toutes les classes d’âge et de toutes les catégories socioprofessionnelles en Somalie. Le critère déterminant qui sera retenu et qui est apparu comme une réalité socio-politique incontournable a été le clan.

 

Par conséquent, cette conférence, sous la conduite éclairée des leaders traditionnels issus de tous les clans et provenant de toutes les régions de la Somalie, s'est, dans un premier temps, attachée à réconcilier les clans qui nourrissaient les uns à l'égard des autres une méfiance et une suspicion réciproque afin de créer un climat de concertation et de dialogue. Cette étape cruciale, en ce qu'elle a consisté en une vaste opération cathartique où les clans ont promis de se pardonner et se sont rendus justice les uns et les autres, a permis de panser les plaies encore béantes.

Il s'agissait pour ces chefs coutumiers, qui se sont transformés, si vous me permettez de recourir à une métaphore, en de véritables couturiers, de recoudre la toile de la confiance qui s'est déchirée, éclaté en lambeaux à cause des destructions causées par la violence inter-clanique, les vols et la spoliation des biens privés. Ils ont compris la lourde responsabilité qui pesait sur leurs épaules et le sens profond de la mission qui leur était confiée. Ils ont réussi à surmonter de l'intérieur les divisions et les discriminations afin de réinventer collectivement les conditions d'un vivre-ensemble qui permettent de redonner espoir à ces millions de somaliens, condamnés à l'errance et au désespoir par les actions irresponsables de certains de leurs concitoyens.

Les progrès déterminants accomplis lors de cette première étape qui a constitué un détour vital nécessaire a permis de passer à la phase proprement politique de la conférence.

Les représentants des cinq clans majeurs peuplant la Somalie ont été conviés à délibérer en fonction d'un découpage numérique identique afin d'inverser les rapports de domination basés sur la supériorité arithmétique. En raison de l'inexistence de données fiables collectées grâce à un recensement conduit au niveau national, cette méthode de partage a obtenu l'accord des somaliens.

Ces délégués étaient chargés de redéfinir ensemble un contrat de confiance basé sur la solidarité, la tolérance, le respect mutuel et de re‑créer la structure et les institutions de l'État somalien. C'est ainsi qu'une Assemblée Nationale de Transition, issue de la volonté populaire et représentative de l'ensemble des régions et des clans, a été formée pour la première fois depuis 10 ans. Certains des principaux Chefs de guerre qui ont participé au processus et qui aujourd'hui, s'opposent au Gouvernement de Transition, y ont même été élus c'est le cas de Mohamed Hassan Nour dit "Shattigudud" et de Mohamed Hersi dit "Morgan".

Cet organe législatif, dépositaire du pouvoir réel, a d'ailleurs montré l'efficacité de son fonctionnement en retirant sa confiance au Gouvernement accusé, entre autres, de ne pas avoir fait suffisamment d'efforts en matière de réconciliation.

L'Assemblée Nationale ainsi formée a alors procédé à l'élection d'un Président. Il convient ici de souligner le nombre important de candidats enregistrés (49 au total) qui témoigne sans nul doute de l'adhésion massive des somaliens au processus.

Le Gouvernement de Transition a été formé par la suite en fonction d'une procédure rigoureuse de partage de pouvoir, et selon le double critère de la représentativité et de la compétence.

L'enthousiasme populaire qui a littéralement porté la Conférence d'Arta a culminé par le plébiscite accordé au Président de la République et à la délégation qui l'accompagnait lors de sa première descente à Mogadiscio où une foule en liesse, a, dans un stade archi-comble célébré l’événement.

Nous sommes rassurés de voir, que dans le dernier rapport du Comité conjoint de IGAD, le Gouvernement de Transition comme les éléments qui y sont opposés recommandent fortement aux États membres de l’IGAD de se concerter plus étroitement afin d'harmoniser ses vues et d'adopter une approche commune quant au mode de résolution du conflit en Somalie. Cette exhortation pressante, nous réconforte dans notre conviction profonde

que toute action de l’IGAD en faveur de la paix en Somalie ne peut produire les résultats escomptés que si elle Est conjointe.

Bien au contraire ! Les initiatives parallèles et parfois, contradictoires ruineraient dangereusement les espoirs d'une paix durable en Somalie. Les Somaliens s'accordent à penser que si nous échouons dans nos efforts de coordination, il nous faudra admettre la réalité de l'échec et offrir la possibilité à d'autres acteurs de la communauté internationale d'aider la Somalie.

Nous l'avions dit à maintes reprises. Nous le répétons aujourd'hui encore, le caractère unique de la situation en Somalie mérite qu'on lui accorde le genre d’attention sérieuse accordée à d'autres tragédies Au Sierra Leone, au Libéria des programmes de désarmement et de démobilisation qui constituent un accompagnement nécessaire pour tout processus de paix ont été mis en oeuvre avec le soutien des Nations-Unies. Plus récemment en Afghanistan,  l'engagement et la volonté politique de la communauté d'aider à l'instauration à d'un ordre politique stable, fondé sur des valeurs démocratiques s'est concrétisée par la mise en place d'un certain nombre de programme de démobilisation de désarmement et de reconstruction.

Les Somaliens, eux s'exténuent à déchiffrer les motivations sous‑tendant l'attentisme dilatoire et la passivité dont fait preuve la communauté internationale. Cette attitude reste également pour nous, à beaucoup d’égards, incompréhensible surtout si l'on prend en compte les promesses d'assistance ferme formulées par beaucoup de pays concernés par le conflit en Somalie.

Le prétexte invoqué pour justifier cette inaction est l'incapacité des États membres de l'IGAD à adopter une approche commune. Certains membres de l'IGAD, affirment-ils, remettent en cause la légitimité du Gouvernement de Transition.

La pertinence de ces réserves reste pour nous problématique lorsque l'on sait que c'est la Déclaration des Chefs d'État et de Gouvernement réunie le 26 novembre 1999 et la résolution de soutien votée à l'unanimité qui à per­mis d'institutionnaliser l'initiative djiboutienne. C'est ce soutien des pays voisins qui explique le succès de la Conférence d’Arta. Il serait alors proprement incroyable que les résultats de nos efforts conjoints soient aujour­d'hui aussi radicalement mis en cause ! La communauté Internationale a largement participé à la Conférence d'Arta. Les représentants de la communauté diplomatique accréditée à Djibouti ont assisté aux délibérations du début jusqu'à la fin. Les Nations ‑Unies y ont également assuré une représentation régulière avec la présence à Arta du Représentant Permanent du Secrétaire Général. Ses résultats reflètent les recommandations énoncées par certains membres de la communauté internationale et répondent favorablement aux préoccupations du monde moderne (intégration des femmes, meilleur place accordée aux minorités.) Son soutien actif à des étapes cruciales du processus ont permis l'aboutissement heureux que l'on connaisse et que certains n'ont pas hésité à qualifier de véritable « miracle ».

Les déclarations de la Présidence du Conseil de Sécurité et ses multiples résolutions ainsi que celles adoptées que par l’IGAD, l’OUA, la Ligue Arabe et l’Union Européenne.

Mais si la responsabilité de la faillite de la communauté internationale nous est ainsi dévolue, ne devons-nous pas réagir avec l'urgence que dicte la situation en formulant, sans aucune équivoque ou ambiguïté possible, une position commune de manière à faire part au monde de notre détermination politique, de notre sérieux et de notre souhait de contribuer à raffermir la conviction, des somaliens à instaurer un cadre de gouvernance et un ordre, politique stable dont les bénéfices seraient immenses pour l’ensemble de la région.

Nous devons réfléchir ensemble sur les voies et moyens de consolider la paix en Somalie en concertation avec le Gouvernement de Transition mais je puis, d'ores et déjà, affirmer que la solution ne consiste nullement à réhabiliter ces chefs de guerre, obnubilés par la poursuite d'intérêts égoïstes et qui n'ont pas hésité tout au long de cette décennie Perdue, à commettre les pires atrocités et maintenir la Somalie dans l'anarchie et le chaos. Les divisions qui peuvent surgir occasionnellement sont avantageusement exploitées par ces criminels de guerre rompus aux manœuvres et aux stratégies nihilistes,  pour tenter de se re-légitimer et de se poser comme interlocuteurs dans la recherche de la paix. Il ne faut surtout pas commettre l’erreur tragique de leur offrir cette opportunité.

Le faire délibérément, serait s’en rendre complices et la scepticisme de la communauté internationale à notre égard serait alors totalement justifié. Ces chefs de guerre continuent à dresser des obstacles sur le chemin de la paix.

Par une multitude de signes et d’attitudes, les somaliens ont dans leur vaste majorité démontré leur volonté de poursuivre le dialogue pacifique afin de parachever le processus de réconciliation et sont déterminés à consolider la lueur d’espoir que représente la mise en place du gouvernement de transition. Il est de notre devoir de les soutenir, de les encourager et de convaincre la communauté internationale de ne pas renoncer à  la somalie et d’y apporter l’assistance nécessaire pour garantir la réussite totale du processus de réconciliation nationale.

La tâche incombe en premier lieu aux pays de la région, avec le soutien des autres organisations dont la Somalie est membre, l’OUA et la ligue des Etats arabes, d’œuvrer pour la consolidation de la paix en Somalie.

Il nous faut nous forcer à porter un regard critique sur les évènements du passé et s’interdire toute inaction afin d’éviter que la Somalie ne rechute dans la situation d’anarchie et de chaos dont elle commence à émerger.

A cette égard, l’IGAD doit traduire son engagement en faveur de la Somalie par des actions politiques et diplomatiques concrètes :

1) Rapports avec les chefs de guerre :

a) Rompre les rapports d’assistance, (politique, monétaire ou matériel) avec les chefs de guerre.

b) Frapper ces génocidaires de l’interdiction de voyager librement dans les pays de la région.

c) Il faut enfin mettre fin à cette culture d’impunité et les traduire devant un tribunal pénal international pour crimes contre l’humanité.

Si vraiment les chefs de guerre estiment qu’ils ont un avenir politique en Somalie et que la « légitimité » dont ils se prévalent a quelque fondement, qu’ils consentent à convertir leurs factions en partis politiques pouvant se mesurer dans le cadre d’un scrutin à la fin de la période de transition qui doit s’achever selon la charte, dans une année et demie.

2) Sur le processus de réconciliation :

Le Secrétariat  Exécutif, devrait apporter un soutien technique au comité indépendant de réconciliation, créé     depuis une année et composée de personnalités somaliennes éminentes respectées sur l’ensemble de la Somalie. Il constitue, à notre avis, le mécanisme le plus viable en ce qu’il offre la possibilité de trouver une solution somalienne aux problèmes somaliens.

Des démarches pourraient être entreprises dans ce sens auprès de l’Union européenne qui l’avait favorablement accueilli et qui avait expressément formulé des promesses d’assistance.

3) Sur la Coopération avec les Nations-Unies :

L'IGAD devrait consentir les efforts nécessaires en vue de mobiliser les moyens économiques, politiques, capables d'assister la somalie afin qu'elle puisse faire face à l'ampleur des problèmes socio-économiques causes par les années de désastre continu.

A cet égard, une mission composée des États-membres et du secrétariat Général devrait se rendre à New-york pour convaincre le secrétaire Général des Nations-Unies, de la nécessité de créer un bureau, chargé du main­tien de la paix, pour lancer des projets destinés à appuyer les programmes de démobilisation, de désarmement des milices et de réhabilitation. Les leçons tirées des opérations des Nations Unies dans d'autres pays de l'Afrique en situation de post conflit pourraient s'avérer extrêmement utiles.

L'examen des modalités de mise en oeuvre du cadre de coopération pour la consolidation de la paix entre les Nations-Unies et les organisations régionales, instauré à la suite des réunions organisées par le Secrétaire Général des Nations Unies et dont le Conseil de Sécurité a salué les résultats, serait sans doute profitable pour l'harmonisation de nos actions. Nous serions alors en mesure de concevoir un plan d'action destiné à contribuer   à la reconstruction de l'État de droit en Somalie, à apporter un appui à la réhabilitation en cours entreprise par le Gouvernement de Transition des systèmes judiciaire et pénitentiaire , à aider la Force de police qui s’opère déjà dans tous les Districts de Mogadisho.

L'immense expérience du Représentant Spécial du Secrétaire Général des Nations‑Unies, Monsieur Mohamed Sahnoun, serait d'un précieux concours pour la définition d'une vision stratégique claire des objectifs des Nations-Unies en Somalie, en coordination avec ses autres partenaires.

Enfin, l'IGAD doit également manifester un appui politique clair aux efforts du Gouvernement de transition par l'ouverture de représentations, diplomatiques en Somalie et l'envoi d'Ambassadeur .»